Genre et durabilité en tension : rendre visibles les rapports de pouvoir au cœur des politiques environnementales
À partir des travaux de l’équipe du projet « La vie sociale des forêts ogivines » (Ogooué-Ivindo, Gabon).
Constance Perrin-Joly
Cécile Damas Artigaud
Les politiques de durabilité se sont imposées depuis plusieurs décennies comme une grammaire incontournable du développement. Fondées sur un cadre normatif inspiré des droits humains (Redclift, 2005), elles prétendent intégrer de manière équilibrée des dimensions économiques, environnementales et sociales. Pourtant, lorsque l’on observe leur déploiement concret, une série d’ambiguïtés apparaît. Les normes circulant au nom du « développement durable » sont largement façonnées par des institutions internationales dominées par les pays du Nord, qui diffusent des standards globalisés souvent déconnectés des réalités locales (Metzger & Couret, 2002). L’orientation néolibérale de ces approches (Haque, 1999) contribue à les structurer d’abord autour de l’économie, laissant le « pilier social » plus fragile. Elles sont en effet peu attentives aux inégalités (Lélé, 1991) et souvent réduites à une rhétorique de l’inclusion.
Les rapports de pouvoir – notamment ceux liés au genre – restent ainsi largement évacués des dispositifs de durabilité. Pourtant, comme le montrent les recherches menées dans la province de l’Ogooué-Ivindo (Gabon), par l’équipe du projet « La vie sociale des forêts ogivines », les femmes se situent au cœur des activités susceptibles d’assurer une gestion durable des ressources. Comprendre leur rôle, leurs marges de manœuvre et les contraintes qu’elles subissent permet non seulement de rendre visible un pan entier de la réalité sociale, mais aussi de questionner les présupposés des politiques environnementales.
La région de Makokou constitue un terrain privilégié pour analyser les enjeux du développement durable. Il s’agit d’un territoire vaste, faiblement peuplé – ce qu’avait déjà souligné Pourtier (1989) – et marqué par l’omniprésence de la forêt. Longtemps à l’écart des priorités nationales (du fait de décisions politiques délibérées et de projets de développement inachevés), cette région connaît aujourd’hui une intensification des pressions extractives : exploitation du bois, projets miniers autour du fer de Belinga, ruée vers les diamants, professionnalisation d’un orpaillage par ailleurs présent de longue date dans la région sous forme artisanale. À ces dynamiques s’ajoute une privatisation croissante de la durabilité qu’a souligné Etienne Bourel lors de la journée d’étude finale du projet (Bourel, 2025). Cette privatisation s’appuie sur l’action d’ONG internationales, la prégnance des certifications internationales et le développement de partenariats public-privé pour la mise en œuvre de projets de mise en valeur de la région et de ses ressources.
L’ensemble constitue un environnement idéal pour une lecture ethnographique des tensions entre pratiques locales, dispositifs globalisés et rapports de genre, lecture à laquelle se sont attelés Étienne Bourel, Denold Akouassinga, Dorian-Axel Mondo Me Mbane et Dowelle Horcelle Yeya Yamete tout au long du projet. Nous proposons ici de mettre en perspective leurs travaux en chaussant les lunettes du genre : d’abord en soulignant combien ils montrent que la présence des femmes est invisibilisée par les politiques de développement. Ensuite, nous proposons un regard réflexif sur la manière dont la recherche réussit mais parfois aussi échoue à mettre en avant les rapports de genre. Nous terminons par une réflexion plus générale sur la difficulté croissante à faire valoir une recherche qui ne soit pas aveugle aux enjeux genrés, dans un environnement universitaire qui semble se fermer à ces questionnements.
Où sont les femmes dans les politiques de développement durable ?
Les dispositifs de durabilité s’appuient sur des catégories supposément neutres : on parle de « communautés locales », « pêcheurs », « agriculteurs », « usagers des forêts ». Cependant, ces catégories brouillent les différences de rôles, de statuts et d’intérêts entre les hommes et les femmes.
Un exemple révélateur est celui des « conflits hommes/faune ». Derrière cette expression, on découvre à partir des travaux d’Etienne Bourel dans ce projet (Bourel, 2025b) que les atteintes aux cultures (résultant des venues d’éléphants, de primates ou de rongeurs) touchent en réalité principalement… les femmes. En effet ce sont elles qui assurent la majeure partie du travail agricole. Dans les villages étudiés, l’ensemble du cycle alimentaire – de la sélection des semences à la transformation et la commercialisation – repose largement sur les femmes.

Photo 1 : Esperance et sa sœur dans leur champ (Pont de la Zadié) @perrin-joly, 2025
Cette contribution centrale des femmes est largement invisibilisée. Les études menées sur place montrent une division sexuée du travail très marquée. Les hommes sont associés aux tâches visibles et valorisées (défricher, abattre les arbres), qui mettent en avant leur force physique comme leur capacité d’action sur la nature. Les femmes assurent la quasi-totalité du travail nourricier, moins reconnu socialement. Pourtant, loin d’être figées, ces divisions sont traversées par des transformations techniques. Prenons l’exemple de la diffusion de tronçonneuses légères (Pourtier, 2015 : 388) : ce type d’outil ouvre la possibilité d’un élargissement des activités féminines. Si cela arrive dans certains (rares) cas, l’accès aux équipements, la formation technique et les usages socialement admis demeurent très largement réservés aux hommes, ce qui renforce les asymétries. Les femmes restent cantonnées aux tâches les plus chronophages et les moins reconnues, alors même qu’elles assurent l’essentiel de la durabilité pratique.
Les politiques de durabilité reposent donc sur un paradoxe : elles s’appuient sur le travail des femmes tout en les excluant des décisions. Les recherches de Dowelle Horcelle Yeya Yamete (Yeya Yamete, 2025) le soulignent : les politiques de durabilité reposent sur l’activité quotidienne des femmes – agriculture, collecte, transformation, gestion domestique – alors qu’elles restent largement à l’écart des espaces de décision. Les femmes sont régulièrement mobilisées comme symboles de protection environnementale, mais rarement comme actrices politiques.

Photo 2 : Femme lavant des vêtements dans les eaux de l’Ivindo à Makokou
Rendre visibles les rapports de genre par la recherche
Les enquêtes ethnographiques menées dans plusieurs villages de l’Ogooué-Ivindo permettent en imposant un regard sur le genre de redonner de la visibilité aux femmes et à leurs pratiques quotidiennes. On peut considérer qu’il s’agit d’une première étape : intégrer les femmes à l’analyse doit permettre dans un second temps d’analyser les rapports sociaux genrés.
La recherche de Dorian-Axel Mondo Me Mbane (2025) sur les techniques de pêche en est un bon exemple. Les innovations techniques modifient les pratiques et la répartition des tâches, mais elles ne réduisent pas les inégalités d’accès aux ressources, à la reconnaissance ou à la rémunération. Les femmes continuent d’être cantonnées à des segments de la chaîne moins valorisés, malgré leur rôle indispensable dans la transformation et la circulation des produits de la pêche.
Malgré un ordre social localement très patriarcal, les observations révèlent des micro-déplacements dans les rapports de genre dont la recherche peut rendre compte. Ces micro-déplacements sont d’abord visibles dans la sphère publique, comme le démontre Etienne Bourel (2025c). À Makokou, plusieurs postes administratifs clés ont récemment été occupés par des femmes (gouverneure, préfète, maire, cheffe de district). Dowelle Horcelle Yeya Yamete montre pour sa part que dans les forêts communautaires, des coopératives féminines et des programmes de formation ouvrent progressivement de nouveaux espaces de participation aux femmes.
Dans la sphère privée, Etienne Bourel observe que les femmes développent des formes d’autorité discrètes mais réelles : gestion de débits de boisson, contrôle des liquidités du ménage, vente de produits issus de la pêche ou de la chasse. Elles participent aussi à la fabrication de la « respectabilité masculine », comme le rappelle un proverbe recueilli sur le terrain : « Ce sont nous qui marions nos maris ». Certes, ces formes de pouvoir sur l’intime ne sont pas nouvelles, elles ont souvent été sous-estimées historiquement car absentes des sources classiques et valorisées de/par la recherche historique. Mais sans doute tendent-elles à s’accentuer. Bien entendu, souligner le pouvoir des femmes dans l’intimité peut aussi être à double tranchant, en valorisant leur rôle de l’ombre, on risque de justifier de ne jamais leur donner accès à la lumière. Ces actions ne renversent donc pas l’ordre patriarcal, néanmoins elles montrent des ajustements permanents, des négociations quotidiennes, une certaine capacité d’agir qui nécessite d’être soulignée.
La principale difficulté pour répondre à cet objectif d’interroger les rapports de genre dans la région tient aussi au développement de nombreux espaces sans femme. Pour y faire face, les travaux d’Étienne Bourel (2025d) sur les sites forestiers interrogent les masculinités dans ces espaces historiquement façonnés par la colonisation et par une division stricte du travail. Ces camps, fortement masculinisés, reproduisent des formes de virilité associées à la force, à la résistance et à la responsabilité familiale. Même lorsque les certifications et standard de « gestion durable » améliorent les conditions de travail, ils tendent surtout à déplacer les violences plutôt qu’à les réduire. La durabilité recompose les masculinités, mais ne remet pas en cause la centralité du patriarcat. Elle contribue même parfois à le renforcer en produisant une version plus disciplinée mais potentiellement plus institutionnalisée de la domination masculine.


Photo 3 et 4 : Division genrée du travail autour de l’extraction de sable de rivière @perrin-joly, 2025
Le genre, un enjeu extérieur aux projets… ou aux savoirs ?
Face à l’effacement des femmes dans les politiques de durabilité comme la difficulté à les remettre dans la lumière par la recherche, une question nous a été posée lors du colloque final du projet : le genre est-il un enjeu imposé de l’extérieur dans la recherche en Afrique ou dans les projets de développement ? Bien entendu, cette question a été posée davantage en référence aux travaux qui interrogent les identités de genre jusqu’à questionner la binarité homme/femme qui prévaut dans de nombreuses sociétés contemporaines[1].
D’après nous, la principale difficulté n’est pas tant une soi-disant externalité d’un concept vu comme une importation occidentale que les conditions mêmes de production des connaissances. Nous avons pu ainsi observer à l’Université une forte masculinisation de l’univers académique, du moins dans les échanges que nous y avons développé comme dans les événements que nous y avons organisés. À cela s’ajoute une faible institutionnalisation des études de genre, voire un recul de leur présence dans de nombreuses universités tant occidentales qu’africaines[2]. Une visite de terrain rapide dans la région de Makokou nous a aussi convaincu que l’équipe très majoritairement masculine (appuyée par ailleurs par Paulin Kialo, également un collègue gabonais homme) a sans doute rencontré davantage de difficultés à accéder à des terrains marqués par des espaces fortement segmentés entre hommes et femmes, notamment lorsqu’il s’agit des sociabilités. Ainsi, on imagine sans peine les effets sur la communauté académique plus largement (Bilé, Manirakiza et Mounsade Kpoundia (2022) : si celle-ci est largement dominée par les hommes, elle risque de produire davantage de savoir sur les hommes, et de moins s’intéresser aux femmes comme aux masculinités subalternes. Enfin, en Afrique comme ailleurs, on constate une tendance à réduire les études de genre à la seule question transidentitaire. Si le sujet de la transidentité est tout à fait légitime, il est souvent mobilisé comme repoussoir, comme une stratégie pour délégitimer une approche genrée et in fine freiner les luttes pour l’égalités des sexes et le questionnement des rapports sociaux de sexe.
L’invisibilisation des femmes dans la recherche reflète ainsi l’invisibilisation des femmes dans les politiques de développement, dans un phénomène circulaire.

Photo 5 : Séparation des hommes et des femmes au maquis (Bar) @perrin-joly 2025
Conclusion
Ce travail montre que l’aveuglement aux rapports de genre n’est pas un simple « oubli » : il est structurel. Tant que les politiques de durabilité continueront d’utiliser des catégories au masculin neutre (Laufer, Marry et Maruani, 2003) et de valoriser des normes associées au masculin (techniques, économiques, décisionnelles), elles risquent de renforcer les inégalités qu’elles prétendent atténuer.
L’apport essentiel de l’ethnographie menée dans l’Ogooué-Ivindo est de rappeler que la durabilité réelle – celle qui nourrit, qui gère, qui soigne les forêts et les communautés – repose également sur le travail des femmes. La rendre visible, la reconnaître et lui donner un rôle politique constitue un enjeu majeur pour repenser la durabilité au prisme de la justice sociale.
Bibliographie
Anthropologie et développement (2024). « Genre et développement : un terrain contesté ». https://doi.org/10.4000/13d9s
Bilé, P. C., Manirakiza, D., & Mounsade Kpoundia, F. (2022). « Trajectoires de femmes : pouvoir masculin et discrimination féminine en milieu universitaire aux Burundi, Cameroun et Gabon ». Cahiers d’Etudes africaines, 247, 539-559. https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.39069
Bourel, E. (2025). « Analyser les changements sociaux en cours dans la région de l’Ogooué-Ivindo pour penser le développement durable au Gabon ? Temporalités, vécus et action publique », Journée d’étude Le développement durable au Gabon : Quelles conceptions pour quelle mise en pratique ? Exemples à partir de la région de l’Ogooué Ivindo (Gabon), Université Omar Bongo (Libreville), 18/11/2025.
Bourel, E. (2025b). « Éléments de réflexion sur les conflits humains/éléphants dans le nord-est du Gabon ». IFSRA – Carnet de recherche Hypothèses. https://ifsra.hypotheses.org/1899
Bourel, E. (2025c). « « C’est nous qui marions nos maris ». Quelques réflexions ethnographiques sur les questions de genre dans la province de l’Ogooué-Ivindo (Gabon) ». IFSRA – Carnet de recherche Hypothèses. https://ifsra.hypotheses.org/1777.
Bourel, E. (2025d). “Working in Gabon’s logging camps at the beginning of the 21st century: Are masculinities changing?”, International symposium Working with Masculinities, IMAF, Campus Condorcet (Aubervilliers), 18/11/2025.
Haque, M. S. (1999). “The Fate of Sustainable Development Under Neo-Liberal Regimes in Developing Countries”. International Political Science Review, 20(2), 197‑218. https://doi.org/10.1177/0192512199202005
Laufer, J.-B., Marry, C., & Maruani, M. (2003). Le travail du genre : Les sciences sociales du travail à l’épreuve des différences de sexe. Paris : La Découverte/Mage.
Lélé, S. M. (1991). “Sustainable development: A critical review” World Development, 19(6), 607–621. https://doi.org/10.1016/0305-750X(91)90197-P
Metzger, P., & Couret, D. (2002). « La ville durable côté Sud : Entre utopies et pratiques ». In J.-Y. Martin (Éd.), Développement durable ? : Doctrines, pratiques, évaluations. Paris : IRD Éditions. https://doi.org/10.4000/books.irdeditions.6780
Mondo Me Mbane, D.-A. (2025). « Transformations de la pêche et rapports de genre des populations de Mananga et d’Abor (Ogooué-Ivindo, Gabon) ». IFSRA – Carnet de recherche Hypothèses. https://doi.org/10.58079/14cqa
Pourtier, R. (1989). Le Gabon. Tome II : État et développement. Paris : L’Harmattan.
Pourtier, R. (2015). « L’agriculture familiale et le portage féminin en Afrique centrale ». Bulletin de l’Association de Géographes Français, 92(3), 385-399. https://doi.org/10.4000/bagf.740
Redclift, M. R. (2005). “Sustainable development (1987–2005): an oxymoron comes of age”. Sustainable Development, 13(4), 212–227. https://doi.org/10.1002/sd.281
Yaya Yamete, D. H. (2025). « La division genrée du travail dans l’agriculture des populations de trois villages de l’Ogooué Ivindo ». IFSRA – Carnet de recherche Hypothèses. https://ifsra.hypotheses.org/1630
[1] Pour de récentes discussion sur ce débat, on se référera, par exemple, au dossier « Genre et développement : un terrain contesté » de la revue Anthropologie et développement (2024).
[2] Voir notamment le séminaire « Production des savoirs sur le genre et/ou féministes en Afrique Sub-Saharienne » : https://institut-du-genre.fr/en/international/seminaire-international/
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Constance Perrin-Joly, Cécile Damas Artigaud (30 mars 2026). Genre et durabilité en tension : rendre visibles les rapports de pouvoir au cœur des politiques environnementales. IFSRA. Consulté le 12 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15z2e

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